Mario Vargas Llosa, écrivain du monde

Puente 187 (marzo 2023)

Albert Bensoussan, Arcades Gallimard, 2022

Quel lecteur de littérature hispanique ne connait pas Albert Bensoussan ?

Il est le traducteur « privilégié » de Mario Vargas Llosa, l’écrivain péruvien, prolifique écrivain du monde dont les plus de 50 titres se déclinent en romans, théâtre, essais ou encore « Piedras de toque » bihebdomadaires parues dans le quotidien El País.

C’est à ce titre qu’il nous livre ce « petit essai » (p.210) consacré à son ami, maître et Auteur.

Au cours des 216 pages de ce volume, Albert Bensoussan parcourt bien sûr avec nous l’œuvre de Mario Vargas Llosa dont il développe quelques grands axes déterminants. Mais c’est avant tout l’évocation de son propre travail de traducteur, expérience partagée avec l’auteur, qui m’a interpellée et captivée.

« Traduction, trahison, transfert, translation, transcréation », autant de mots différents pour tenter de définir la fonction du « traducteur ».

Voici ce qu’il écrit à ce sujet en page 15 :

« Dans cette affaire, il s’agit bien de couple… toute traduction… n’est-elle pas un transport ? Transport de langue ou transport amoureux, transfert des mots et des sens, ravissement et emportement où les voix et les langues se confondent ».

« Traduire, c’est créer ». Ainsi, pour que l’œuvre existe dans une autre langue, le traducteur doit-il faire preuve de la même créativité que l’auteur. Il y a une « nécessaire empathie d’un traducteur qui met sa voix dans celle de l’auteur en s’impliquant dans le texte français comme créateur. » (P. 20)

Est-ce difficile de traduire la prose de Vargas Llosa ? « A première vue, elle pourrait sembler facile ». (p.12). En effet, ses mots vont toujours droit au but. Son style n’est pas « apprêté », ne recherche pas les effets. Vargas Llosa vise à « l’exacte traduction de la vie et des êtres, des mots et des choses… à ce réalisme des grands créateurs du 19e siècle ». (p.12)

Cependant, le traducteur ne met pas seulement ses pas dans ceux de l’auteur en traduisant littéralement. Albert Bensoussan en donne un exemple flagrant en expliquant pourquoi il a traduit le titre du roman « Tiempos recios « (2019)[1]par « Temps sauvages ». Est-ce assez fidèle ? Le titre original est emprunté à Thérèse d’Avila : « ¡Eran tiempos recios ! », s’écriait-elle en racontant ses tribulations. C’était « des temps difficiles » ! Les synonymes ne manquent pourtant pas : d’âpres temps, temps féroces, temps barbares… L’actualité française multipliant sauvagerie, sauvageons et ensauvagement imposa cet adjectif finalement choisi.  Fidèle trahison ? Le traducteur, en effet, recherche, parfois désespérément, la précision, sans doute voulue dans les choix de l’auteur. Mais la littéralité n’est pas toujours perceptible dans la langue cible.  Alors, il ne dit pas tout à fait pareil, seulement « presque ».

Pour illustrer ces tentatives de coller au plus près de la langue originale sans pour autant traduire littéralement ni trahir le sens, voici une page extraite de Le paradis-un peu plus loin (titre en espagnol El paraiso-en la otra esquina (2003) :

Tandis qu’elle regagnait son auberge par les tortueuses ruelles pavées [las callecitas curvas y adoquinadas : le diminutif, si cher au Péruvien, est ici préservé ; quant à la disposition modifiée des adjectifs, elle tend, par l’élimination de la conjonction de coordination, à plus de souplesse-le traducteur n’oublie jamais que les phrases dans leur jonction peuvent grincer] du vieil Auxerre, elle vit sur une placette [pequeña plaza :le diminutif est à porter ici au compte de la traduction, le traducteur sachant bien qu’il en effacera bon nombre, ceci compensant cela] avec quatre peupliers aux toutes jeunes [recién brotadas : littéralement, sortant à peine des bourgeons] feuilles très blanches [de hojas blanquísimas : blanchissimes est trop peu accepté en français et l’on ne doit pas heurter le lecteur par quelque incongruité] un groupe de fillettes[niñas] qui jouaient en composant des figures que leur course faisait et défaisait [sus carreras : le singulier est préférable au pluriel, car « les courses » sont trop sémantiquement marquées en français par le contenu mercantile].Elle s’arrêta pour les observer. Elles jouaient au Paradis, ce jeu auquel, selon ta mère, tu avais joué [que habias jugado : mais en français jouer est intransitif] dans les jardins de Vaugirard avec tes petites camarades [amiguitas : adieu le diminutif, je vous avais prévenus] du quartier, sous le regard amusé [risueño : souriant, mais un peu rude en français] de don Mariano. Tu te rappelles [te acordabas : le passage au présent, seulement ici, n’a d’autre but que d’épargner au lecteur un excès de sauts chronologiques : on est là dans le temps du récit, dans un passé ressuscité au présent], Florita ? « C’est ici le Paradis ? »

-Non, mademoiselle, c’est un peu plus loin [de esquina en esquina], cherchait [preguntaba por] cet introuvable [el esquivo : idée qu’il est insaisissable, qu’il s’esquive toujours, mais c’est bien l’idée rendue par l’adjectif français] Paradis, les autres s’amusaient à changer de place dans son dos…[2]

« Le traducteur est un « trans » avançant de traviole avec un regard de travers » (p. 185). Albert Bensoussan nous cueille au hasard quelques exemples encore plus frappants de fidèles « trahisons » : « Hubo murmuraciones », littéralement « il y eut médisances », est rendu par « cela fit jaser » ; « A todas luces », soit « en toutes ou pleines lumières, devient en français « de toute évidence » ; si l’auteur parle de su gentil esposa les traducteurs vont récuser la « gentillesse » au profit de « son aimable épouse « ; quant aux « personas decentes » si fréquentes dans un roman où elles ne sont ni « décentes » ni « braves », les voilà devenues de bonnes gens.

Quel bonheur qu’une telle réflexion sur le sens et les mots ait permis au lecteur francophone d’entrer dans une œuvre aussi riche, foisonnante et universelle.

Nous ne pourrions ici rendre compte de toute la diversité ainsi offerte grâce à la solidité du « couple » formé par l’auteur et son traducteur. Nous voudrions néanmoins en souligner quelques grands traits retenus dans cet essai.

Né en 1936, fils unique d’un père tôt disparu puis soudainement réapparu dix ans plus tard, le jeune Mario a été victime de l’autoritarisme paternel et de l’extrême discipline endurée durant son passage au collège militaire Leoncio Prado de Lima où il poursuivit deux ans sa scolarité secondaire. Très tôt, il s’est mis à écrire et a toujours cru en la vertu salvatrice -rédemptrice- de la littérature. Il a toujours considéré que dans un univers dominé par l’inégalité, la violence et la corruption, la seule attitude possible pour lui, pour l’homme, pour sa survie, est la révolte, c’est-à-dire la conquête de sa liberté. Un de ses modèles existentialistes fut bien sûr Albert Camus.

Son engagement en littérature est allé de pair avec la lecture de ses « modèles » français, déjà lorsqu’il vivait au Pérou et surtout quand il a effectué le voyage pour la France grâce à l’obtention d’une bourse. Qui étaient ses « monstres » d’écriture ? Citons Balzac, Dumas, Hugo, Sartre, Camus, Malraux et surtout Gustave Flaubert. A l’image du père du roman réaliste français, il se considérait comme un bourreau du travail, méthodique et acharné. Surtout, Vargas Llosa salue le fait que Flaubert ait été le premier à découvrir l’importance du narrateur et avoir compris que le narrateur n’était pas l’auteur. L’idée que la personne qui construit une histoire peut ne pas être présente dans cette histoire a été, selon lui, une révolution pour la forme romanesque dont la modernité a conquis le monde entier. Il avoue que « Madame Bovary, c’est mon chef-d’œuvre de cœur ».

Mario Vargas Llosa a d’ailleurs pratiqué souvent les voix narratives multiples dans des récits où l’exubérance baroque et épique ajoute une touche latinoaméricaine. En effet, si l’auteur a beaucoup voyagé à travers le monde, le Pérou est son cordon ombilical qu’il porte dans ses entrailles.

Citoyen du monde, homme et écrivain engagé et universel, Mario Vargas Llosa le fut profondément.  En politique, il a milité au sein du mouvement Libertad, faisant partie du Mouvement démocratique, et fut proposé comme candidat à l’élection présidentielle de 1990 où il fut battu au second tour.

En littérature, à travers sa prose, ses essais et ses nombreux articles journalistiques, il s’est élevé contre la corruption, la barbarie, l’exploitation coloniale [3]et celle des multinationales comme la United Fruit Company[4].

L’ensemble de son travail fut couronné par le prix Nobel de littérature en 2010 pour « sa cartographie des structures de pouvoir et ses images des résistances, révoltes et défaites des individus ». Il prononça un discours intitulé « Eloge de la lecture et de la fiction ». Il y explique qu’avec ces innombrables écrivains et leurs livres, il a découvert que, même dans les pires circonstances, il reste de l’espoir et qu’il vaut la peine de vivre, ne serait-ce que parce que sans la vie nous ne pourrions lire ni imaginer des histoires.

Merci donc à Mario Vargas Llosa et à son passeur de lumière, Albert Bensoussan.

 

Martine Melebeck

 

Nota: ¡No os extrañéis si esta reseña viene escrita en lengua francesa! Lo que pasa es que es difícil dar cuenta de la labor de traducción del castellano al francés cuando Albert Bensoussan explica las opciones que eligió para ciertas palabras o expresiones, evocadas de una manera muy detallada en algunos fragmentos sacados de las novelas de Mario Vargas Llosa.

Pero si alguno de nuestros amables lectores lo solicite, le haremos un placer de ofrecerle una traducción en español.

 

 

 

[1] Voir ma recension dans le Puente 175 de mars 2020.

[2] (Pp.190-191).

[3] Au Congo sous domination belge où Roger Casement était en mission humanitaire

[4]  Entreprise à l’origine du renversement du président réformateur Jacobo Arbenz au Guatemala